Revue de Presse : La Poste est-elle encore un service public ?

La Poste est-elle encore un service public ?

Face au déclin de son coeur de métier, le courrier, La Poste se diversifie à tout-va et réduit ses effectifs. Un remède qui passe mal chez les salariés et les usagers.

La figure du facteur arpentant la campagne sur son vélo aux sacoches chargées est ancrée dans l’imaginaire français au moins depuis Jour de fête, le film de Jacques Tati sorti en 1949. Appartient-elle désormais au passé ? « Nos missions de service public sont rognées progressivement, considère Elodie Caron, chargée de clientèle et secrétaire de Sud-PTT Hérault. Il reste l’obligation élémentaire de servir au guichet, d’apporter le courrier, mais c’est très minimaliste. D’autant que la pression sur les objectifs commerciaux et de productivité augmente toujours d’un cran. » Un sentiment qui résume l’opinion de nombre de salariés de La Poste, qui vivent mal la transformation engagée par le groupe public pour faire face au déclin de son coeur de métier : le courrier.

Le courrier-colis se porte bien

A en juger par ses résultats, il n’y a cependant pas péril en la demeure. L’activité courrier-colis pesait encore près de la moitié des 23 milliards d’euros de chiffre d’affaires de La Poste en 2016. Le groupe à capitaux publics1 dégage des bénéfices et ceux-ci sont en hausse depuis 2013. Même si cela s’explique pour partie par le crédit d’impôt compétitivité emploi (Cice), dont La Poste a été le premier bénéficiaire, à hauteur d’un milliard d’euros sur trois ans.

49 700 postes de fonctionnaires (1 sur 3) et 22 000 CDD ou CDI (1 sur 6) ont été supprimés à La Poste

En décembre dernier, la Cour des comptes, plutôt avare de compliments, adressait même un satisfecit au groupe : « La Poste est globalement en avance sur ses objectifs financiers », se félicitait-elle2. Et cela, grâce au courrier et au colis ! Le rapport précise que la hausse des prix du timbre et des autres services postaux en 2015 (+ 7 %) a permis de « compenser pleinement la baisse du volume de courrier, laquelle s’est par ailleurs avérée moindre que prévu ». A long terme cependant, La Poste continue de tabler sur une baisse importante des volumes de courrier : de l’ordre de 50 % sur la période 2008-2020. Mais difficile d’avoir sans cesse recours au levier tarifaire pour compenser cette baisse.

C’est pourquoi la direction de l’entreprise ne cesse de pousser à la diversification des métiers et de réduire les effectifs du groupe, deuxième employeur public de France avec 224 000 salariés3. Entre 2008 et 2015, 49 700 postes de fonctionnaires (soit 1 sur 3) et 22 000 CDD ou CDI (1 sur 6) ont été supprimés. Les sages de la rue Cambon invitent d’ailleurs La Poste à « accélérer le rythme de sa transformation » et à « maîtriser les effectifs ». Ils précisent que « les missions de service public que l’Etat lui a confiées, dont le contenu a été conçu et organisé avant l’ère numérique, doivent évoluer ».

Au titre des compensations, 535 millions ont ainsi été versés par l’Etat en 2015 avec l’aval de la Commission européenne

Assurer le service universel postal (c’est-à-dire distribuer le courrier dans tout l’Hexagone à prix unique), acheminer la presse, garantir l’accessibilité bancaire à tous et maintenir un maillage serré du territoire, ces quatre missions de service public sont définies par un « contrat de service public » liant l’Etat et La Poste. Ces obligations sont destinées à pallier des carences du marché, et donnent par conséquent lieu au versement de compensations financières par l’Etat. Hormis pour le service universel postal, sur lequel La Poste conserve un quasi-monopole jusqu’en 2026, malgré l’ouverture à la concurrence du marché postal au 1er janvier 2011.

 

Au titre des compensations, 535 millions ont ainsi été versés par l’Etat en 2015 avec l’aval de la Commission européenne. Ces aides diminuent depuis 2010 « parfois de façon imprévisible », ce qui est « source d’incertitude », estime la Cour des comptes. En particulier les aides à la presse.

Des postiers sous tension

Coeur de métier du groupe, les performances du courrier et du colis donnent le tournis. En 2015, les 72 200 facteurs et une flopée d’intérimaires ont acheminé 11,6 milliards de lettres, et une partie des 328 millions de colis vers les 39 millions de boîtes aux lettres. Mais alors que le colis est une activité rentable et en expansion de 5 % par an, il est presque totalement sous-traité. A près de 93 % chez Chronopost et à plus de 75 % chez Coliposte en Ile-de-France, toutes deux filiales de La Poste. L’activité est tirée par la hausse des achats par Internet, mais la concurrence est féroce, et le géant américain Amazon dicte les règles.

« On fait du service public quand ça arrange la boîte, quand il faut déposer les plis électoraux ou travailler le dimanche pour les colis de Noël »

Du coup, les conditions de travail en pâtissent. Courant octobre 2016, les services de la douane, de l’Urssaf et de la police des frontières ont fait une descente dans l’agence Chronopost de Marne-la-Vallée : ils ont identifié 17 personnes de neuf sociétés sous-traitantes en situation irrégulière.

« On fait du service public, quand ça arrange la boîte, quand il faut déposer les plis électoraux ou quand il faut travailler le dimanche pour livrer les colis de Noël », s’indigne Yassin Yakhloufi, facteur à Lunel (Hérault). Depuis l’automne dernier, les alertes se multiplient au sein même du groupe pour dénoncer le mal-être au travail de l’ensemble du personnel (voir encadré) et des tournées intenables à cause des sous-effectifs chroniques.

D’après des documents confidentiels internes à l’entreprise, La Poste réfléchit à mettre en place des tournées prioritaires pour les boîtes qui reçoivent du courrier tous les jours (en particulier les entreprises), tandis que les autres seraient livrées tous les deux, voire trois, jours. « Cela fait longtemps qu’on en entend parler », s’exclame Elodie Caron sceptique. Les retards sont d’ores et déjà de plus en plus fréquents, constate-t-elle, elle qui vient de recevoir une facture EDF en même temps que la lettre de relance.

Avec ses nouveaux services, la Poste entend faire de ses 72 200 facteurs des hommes-orchestres

Engagée dans une diversification de ses activités à tout-va, La Poste entend faire de ses 72 200 facteurs des hommes-orchestres. Sur demande, ils relèvent les compteurs d’électricité et de gaz, encadrent l’examen du code de la route, installent des décodeurs TNT ou vendent des téléphones portables. Dans le cadre du dispositif « Veiller sur mes parents », le facteur s’arrête sur sa tournée pour discuter pendant six minutes avec une personne âgée, moyennant finance.

En 2016, le chiffre d’affaires de ces nouveaux services devait atteindre 40 millions, estime la Cour des comptes, qui se félicite de ces initiatives. Elle relève en particulier la prise de participation de La Poste dans une entreprise de livraison de produits frais, Stuart : « son développement nécessitera de l’adosser (…) aux réseaux de distribution existants, au premier chef celui des facteurs », note-t-elle, tout en pressant La Poste de ne pas « rigidifier les effectifs ».

Les fermetures de bureaux se multiplient

Seconde mission de service public, la distribution de la presse à tarif préférentiel pèse fortement sur les comptes du groupe, ou plutôt sur ceux de la branche courrier, dont elle divise la marge par deux ! En 2014, le déficit net de ce service était de 306 millions après compensation par l’Etat. Ce système d’aide indirecte à la presse est cependant vital pour ce secteur aujourd’hui très fragilisé par la chute de ses ventes.

Sur 17 000 points de contact, un peu plus de la moitié sont encore des bureaux de poste. Pour combien de temps ?

La contribution de La Poste à l’aménagement et au développement du territoire est tout aussi politique. Contractuellement, La Poste est tenue d’assurer 17 000 points de contacts. Un peu plus de la moitié sont encore des bureaux de poste, mais pour combien de temps ? Les fermetures des bureaux ont mobilisé beaucoup d’élus locaux et leurs administrés. Bien qu’une part croissante des services soit assurée par des commerçants dans 2 288 relais-poste ou par des postiers et des agents municipaux formés sur le tas dans 5 850 agences postales communales, il n’est pas possible d’y déposer des chèques, d’envoyer des mandats ou de retirer de l’argent. Le maintien des bureaux de poste ou leur transformation se négocie entre le maire et l’entreprise, mais désormais l’avis du maire est seulement consultatif, sauf en zone rurale et dans les zones urbaines défavorisées. En 2014, le montant restant à la charge de l’entreprise après compensation atteignait 71 millions d’euros.

Evolution du chiffre d’affaire et du résultat net de la Poste (2006-2016)
EVOLUTION DU CHIFFRE D’AFFAIRE ET DU RÉSULTAT NET DE LA POSTE (2006-2016)

En 2015, le gouvernement a de plus décidé de reconvertir les bureaux de poste à faible activité en maisons de services au public (MSAP) regroupant les services de la CAF, de la Mutualité sociale agricole (MSA), des caisses de retraite, de l’Assurance maladie et de Pôle emploi. Pour financer cette « mutualisation », les collectivités puisent dans le fonds national postal de péréquation territoriale, un fonds doté de 174 millions d’euros par an.

Pas de zèle pour les plus modestes

Enfin, la Banque Postale, créée en 2006, a une mission d’accessibilité bancaire. Elle héberge les comptes de deux millions de personnes modestes, en situation d’interdiction bancaire, de surendettement ou qui subissent des incidents de paiement fréquents. Depuis 2008, toute personne peut ouvrir un Livret A et réaliser gratuitement un certain nombre d’opérations (dépôts et retraits de faibles montants, versements de prestations sociales).

Fin 2017, le contrat de service public liant La Poste à l’Etat arrivera à échéance.

En parallèle, la Banque Postale a développé des offres de prêt et de crédit à la consommation, dont les taux d’intérêt sont les plus bas du marché. Mais elle ne fait guère de zèle en pratique pour que sa clientèle modeste en profite : en 2014, on ne dénombrait que 1 000 prêts intérimaires et 9 502 prêts étudiant, apprenti ou de permis à un euro par jour. A titre de comparaison, 150 000 contrats crédit renouvelables ont été signés par des clients qui possèdent un compte-courant. Le maintien de cette « fonction sociale du guichet » est en profonde contradiction avec la politique agressive pour recruter des clients parmi les jeunes actifs CSP+ (notamment par le biais de prêts immobiliers à des taux très avantageux). Sur le terrain aussi, les guichetiers sont évalués sur des objectifs commerciaux très élevés et notés en fonction des ventes qu’ils réalisent.

Fin 2017, le contrat de service public liant La Poste à l’Etat arrivera à échéance. Ces quatre missions seront alors redéfinies. Verra-t-on l’Etat assumer son désengagement ou bien réinvestir une institution à laquelle nombre de Français sont attachés ? Dans son rapport de décembre dernier, la Cour des comptes recommandait à l’Etat de mener un débat public autour de l’avenir de La Poste. Un dossier délicat que le président issu des urnes le 7 mai trouvera sur son bureau à son arrivée.

  • 1.En 2010, La Poste est devenue une société anonyme à capitaux publics pour se conformer aux règles européennes de la concurrence. L’Etat en détient 74 % du capital et la Caisse des dépôts et consignations 26 %.
  • 2.Voir « La Poste, une transformation à accélérer », rapport de la Cour des comptes, 13 décembre 2016, accessible sur https://lc.cx/UKU7
  • 3.253 464 avec les effectifs à l’étranger.
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